Madame Sata (2002) : El Negro marron

Publié dans Critiques de films avec des tags, , , , , , , , , le mai 11, 2008 par kebina

Ma note : 8,5/10

Réalisateur :Karim Ainouz
Avec Lazaro Ramos dans le rôle de João Francisco dos Santos alias Madame Sata

Madame Sata est le récit biographique de João Francisco dos Santos , à la fois homosexuel noir, dragqueen flamboyante, grand criminel à la force physique spectaculaire, hors la loi, mac, prostitué, et homme de coeur. En voilà un qui commit deux horribles péchés dans le Brésil des années 30 : Celui d’être homosexuel et celui d’être un nègre. Et si l’on peut dire une chose, c’est que durant tout le film, il refusera d’avoir honte d’être ce qu’il est et n’hésitera jamais à se défendre des attaques dont il sera victime. C’est d’ailleurs en cela que le film est réussi : Madame Sata n’est jamais l’histoire du nègre violent qui s’attaque aux gentils blancs, mais celle d’un être humain qui refuse d’être considéré comme un chien par une société blanche et viscéralement raciste.

João Francisco dos Santos évolue dans les bas fonds de Rio de Janeiro, dans le district de Lapa où il vit avec ses 2 amis : Laurita, une prostituée blanche et son enfant qu’il a adopté, et Taboo, un travesti qu’il prostitue et traite à la fois durement et affectueusement. D’ailleurs ce qui est prodigieux dans le film, c’est le profond contraste entre Taboo et João Francisco : le premier correspondant parfaitement au stéréotype que l’on peut se faire de l’homosexuel : efféminé à souhait, physiquement mou, stupide. Le second déjouant constamment les stéréotypes par son infini complexité et refusant d’être réduit à ses préférences sexuelles. Et puis, comme il le dit si bien, il est ce qu’il est par choix. Mais un noir qui consent à choisir sa destinée dans un environnement totalement hostile, c’est en soi assez spectaculaire.

Les deux autres personnages marquants du film sont Renatinho, bel étalon blanc aux allures de jeune premier, que João Francisco dos Santos désira, et peut-être même, aima… ; et Amador, vieux blanc propriétaire du bar The Blue Danube qui deviendra la place de choix de la diva Madame Sata, puisqu’elle s’y produira tous les soirs jusqu’à son arrestation pour meurtre. D’ailleurs ce qu’il y a de grandiose dans ses spectacles est bel et bien la forte envie d’échapper aux pressions sociales pour s’envoler totalement dans l’exotisme propre aux récits musicaux que Madame Sata entonne voluptueusement à son public. C’est d’ailleurs souvent le cas chez les génies noirs : l’art devient rapidement leur principal espace de libération et d’épanouissement. Qui a parlé de Blues ?

Dans ce film, le réalisateur Karim Ainouz arrive à saisir le moment de la vie de Joao Francisco où il était entrain de devenir une légende à la fois politique et folklorique. Il est offert au spectateur un Lapa riche et brillant : plateforme de choix à toute la folie sociale.

Vendredi 3 mai chez une Amie [2]

Publié dans Ma vie le mai 4, 2008 par kebina

Moi en lunettes de soleil

Moi encore

Il va pleuvoir sur Conakry (2007)

Publié dans Critiques de films avec des tags, , , , , le mai 4, 2008 par kebina

Ma note : 4/10

Réalisateur : Cheikh Fantamady Camara

Je n’ai pas aimé ce film. Que cela soit su dès à présent. C’est même tout ce que je déteste dans le cinéma africain. Pour tout vous dire, si je suis allée le voir au Cinéma, c’est d’abord parce qu’il se passe en Guinée, mon pays, et parce que la langue parlée tout au long du film est le Malinké, ma langue paternelle. C’était donc pour des raisons strictement personnelles que j’ai décidé de jeter un coup d’oeil au film de Cheikh Fantamady Camara.

Je copie ici le synopsis du film (que j’ai trouvé sur le site Clap Noir):

« Du haut de ses vingt ans, BB, dessinateur - caricaturiste et fils de l’intraitable Karamo, imam et gardien de la tradition ancestrale de son village, se trouve devant une alternative délicate. Bien que désigné comme le digne successeur de son père, il ne peut se résoudre à suivre son destin et veut se battre pour exercer librement son métier et vivre pleinement son amour pour la belle Kesso, jeune informaticienne, au risque de s’attirer les foudres de son père… Il va pleuvoir sur Conakry traite à la fois du conflit entre les générations et le dilemme de l’africanité qui cherche sa voie, entre tradition ancestrale et religieuse et modernisme. »

Voilà comment on a vendu ce film au public européen, car croyez-moi, c’est pour lui qu’il a été fait, et uniquement pour lui. Laissez-moi vous expliquer pourquoi : Le film oppose les valeurs traditionnelles africaines aux valeurs dites modernes, s’entend par là les valeurs occidentales. Le véritable conflit générationnel dont il est question ici est le conflit entre afrique et occident, le vieux Karamoko représentant le garant de cette tradition nègre, et les plus jeunes, les aspirants à des valeurs occidentales. Le vieux Karamoko est considéré comme le vieux méchant, « l’intraitable », celui qui ne comprend pas que le monde change, que le monde s’occidentalise et que les jeunes ont envie d’autres choses. Ses croyances traditionnelles, tel que le fétichisme, sont vues comme purement négatives, puisqu’elles le conduisent dans le film au meurtre d’un bébé. Alors oui Cheick Fantamady Camara veut nous faire avaler le fait que la spiritualité africaine ne mène finalement qu’au pire et qu’elle ne correspond pas au monde d’aujourd’hui. Son personnage principal masculin surnommé BB représente l’homme moderne, il est profondément athé, ne parle jamais en Malinké dans le film, bien qu’il le comprenne très bien, (peut-être parce que le Français lui convient mieux ?), et passe son temps à prêcher la modernité occidentale à son père, vous savez, Karamoko le vieux con.

Jamais dans le film les traditions africaines ne sont vues d’un bon oeil, la spiritualité de nos ancêtres ne serait finalement qu’une façon pour le peuple non instruit (s’entend non occidentalisé) de se voiler la face sur les réalités logiques du monde, comme la météorologie qui se passe de prières pour que tombe la pluie. Cheikh Fantamady Camara a choisi la science et uniquement celle-ci ; la spiritualité n’étant qu’une affaire d’ignorants en mal d’éducation, un truc de sauvages en somme.

Malgré la critique que je viens de formuler, le film a un certain charme, pour ne pas dire beaucoup de charmes. Cheikh Fantamady Camara nous peint un Conakry moderne absolument sublime : on a un avant goût du Conakry by night avec par exemple sa scène musicale, vivante et colorée. La mode africaine y est aussi bien représentée : les tenues en pagnes, les colliers, les coiffures sont bien choisies et donnent une allure conviviale ou franchement renversante aux personnages notamment féminins.

La sexualité est également abordée assez explicitement pour un film africain, et avec une liberté de ton qui fait plaisir à voir.

Les disputes de couples, la colère, la dévotion, la sensualité et la franchise des femmes sont à la fois humoristiques et totalement vraisemblables.

Oui Cheikh Fantamady Camara sait décrire l’Afrique, il la décrit bien, mais malheureusement, il l’interprète mal. Il l’interprète à l’occidentale, n’importe quel réalisateur blanc aurait pu nous pondre ce film. C’est du talent gaché et c’est juste dommage. La seule chose que je lui donnerai dans sa critique sociale est d’avoir su cerner la profonde incompatibilité entre Islam (ou Christianisme) et spiritualité africaine. Malheureusement, il n’a pas su traiter ce thème avec assez de profondeur, peut-être parce que justement c’est lui le moins cultivé de nous tous… Et après tout, n’est pas Ousmane Sembène qui veut.

Ce dont le cinéma africain a besoin, c’est de réalisateurs tournés vers le continent et vers ses valeurs. De réalisateurs qui aiment vraiment l’Afrique, qui l’aiment profondément, et qui aspirent à sa réformation à partir de ses propres valeurs, et non pas à partir de l’extérieur. Nous faire croire que notre spiritualité ne peut nous mener qu’à l’entêtement et au meurtre est l’ultime insulte qu’un noir pouvait faire à l’Afrique.

L’on pourrait m’opposer que Cheikh Fantamady Camara a après tout choisi un exemple extrême de la réalité africaine, en la personne du vieux Karamoko, qu’il a aussi su décrire la sévérité et le manque d’ouverture des parents qui enferment la jeunesse dans une hypocrisie sans nom (la jeune fille qui s’habille d’une façon dénudée pour sortir mais qui est obligée de remettre le foulard quand elle rentre à la maison familiale en est un bel exemple) et qui ne réalisent pas que la réalité d’avant doit évoluer avec celle d’aujourd’hui.

Mais justement, pourquoi n’avoir pas également pris d’autres exemples de notre rapport au monde, à la spiritualité, à la vie humaine? Le film manque de profondeur et de complexité. Il nous dit que pour éviter les travers de la tradition dans la société post-coloniale, il nous faut nous occidentaliser. J’aurais aimer qu’il me donne les clés pour continuer d’aimer mes traditions sans pour autant que celles-ci ne deviennent un obstacle à ma jeunesse, qu’il m’apprenne à les aimer en les adaptant à ma réalité. J’aurais aimé qu’il me parle du rôle et de la signification profonde de ces traditions. Sont-elles vraiment rétrogrades comme il le dit ? Ne sont-elles pas adaptables au monde d’aujourd’hui ? J’aurais aimé que ce film me donne des repères au lieu d’être une simple critique, une critique bien trop simpliste. Et soyons d’accord : toute critique simpliste et caricaturale atteint toujours son but, mais jamais sa destinée : qui doit être celle de changer la société pour que celle-ci puisse repartir sur de meilleurs bases. Ce genre de films ne réconcilie pas la jeunesse avec ses traditions, avec ses parents, elle les divise bien plus, les plus vieux restant sur leurs positions , et les plus jeunes restants sur les leurs. Le cinéma doit réconcilier. Il doit enseigner des valeurs à la jeunesse ; il doit mieux guider les parents qui eux aussi s’attachent parfois à des choses qu’ils ne comprennent pas ou plus (le vieux Karamoko qui tente durant tout le film de concilier l’inconciliable, c’est à dire spiritualité africaine et Islam, est assez éloquant de la profonde aliénation de nos vieux sur leurs propres histoires, ceux là qui finissent par confondre croyances ancestrales et colonialisme arabo-musulman) et qui évoluent dans un mutisme éducatif au lieu d’ouvrir le dialogue avec la jeune génération. Voilà ce que j’avais à dire.

Countryman (1982)

Publié dans Critiques de films avec des tags, , , , , , le mai 4, 2008 par kebina

Ma note : 9,8/10

Réalisateur : Dickie Jobson
Avec Countryman dans le rôle de Countryman

Countryman est un chef d’oeuvre. Le film est tout simplement parfait. Un de ceux qui changent votre vie, votre appréciation du monde. Avant de rentrer dans les détails de ce chef d’oeuvre, en voici un court résumé: Quand l’avion d’une jeune femme blanche (accompagnée de son copain) s’écrase sur son domaine, le pêcheur Countryman va à sa rescousse et lui offre un refuge dans une île qu’il connaît si bien. Mais la jeune femme est recherchée par les autorités jamaicaines qui ont fabriqué une histoire à propos de l’avion (celui-ci contiendrait drogues et armes financé par la Cia) dans le but d’accroîte leur popularité en vue des élections prochaines. S’organise alors une chasse à la femme avec à la clé la somme de 5000 $ Jamaicains à quiconque réussira à la capturer. Mais sans compter sur Countryman, qui, grâce à sa connaissance de l’île et ses talents de combattant, deviendra le défenseur attitré de la liberté de la jeune femme.

La fiction en elle-même n’est qu’un prétexte pour décrire des atmosphères, des gens, leurs vies, la Jamaique contemporaine, les forces et les valeurs qui s’y opposent.

Countryman est un rastafari : un homme noir spirituel qui vit dans la nature. Il s’habille le plus légèrement possible (il est en short tout le long du film) pour laisser la nature disposer de son corps ; il la laisse l’aspirer de sa lumière, lui transmettre un peu de son éclat. Oui la nature fait le corps. Ses cheveux sont purs, non altérés, il les laisse grandir, pousser, se révéler, ils sont une extension de son propre corps.

La marijuana fait également partie de sa vie quotidienne et de celles des autres pêcheurs. Ils fument beaucoup ; la fumée enveloppe leurs visages avant de se dissoudre dans l’air nocturne. L’herbe les aident à prendre leur envol, ils sont high, ils planent haut, ils sont en paix avec eux-mêmes et avec la nature environnante.

« There’s a natural mystic blowing into the air, if you listen closely you will hear »

« La nature vous protégera »

« Les éléments vont protègeront »

Countryman croit aux forces de la nature. C’est un mystique. D’ailleurs tout le film s’inspire d’un mysticisme propre à la spiritualité traditionnelle africaine. L’on y voit des masques africains, la pratique de sacrifices de volailles, etc… La nature guide cette spiritualité. Les églises sont inutiles. C’est la terre qui donne vie, c’est la terre qui inspire la vie.

C’est avec la nature qu’il protége ses 2 hôtes. il leur trouve un espace à l’abri du regard moderne et occidentalisé : il les nourrit à l’aide des ressources de cette nature : d’ailleurs la scène du repas au début du film est assez mémorable : il leur prépare un véritable festin à base de fruits, de légumes, de fruits de mer, et de poisson cuits au feu de bois. Ça nous rappelle qu’au temps des supermarchés et des grosses multinationales alimentaires, dont le souci principal est la recherche accrue du profit, quelques individus, dans quelques endroits de la terre, savent encore le goût des vrais plats du terroir… Ça nous rappelle aussi ce qu’est le sens de la communauté à l’africaine, à la noire, l’amour de donner à l’autre, de partager son plat, sans demander une quelconque retribution, si ce n’est un sourire, une gratitude.

C’est aussi grâce à la nature qu’il arrive à se déplacer sur l’île, et à retrouver ses hôtes, qui la connaissent si mal, la nature. Le hibou par exemple est très présent tout au long du film , l’animal est observateur, intelligent, voyant, complice du pêcheur : c’est même sa boussole.

Countryman est aussi un guerrier. Il connaît son propre corps, mais il connaît aussi celui de l’autre. Il sait hypnotiser son adversaire, même si celui-ci a une arme à la main. Il sait se battre. Surtout la nuit. Car il est la lumière de la nuit. Il connaît ses ondes. Il connaît ses pièges. Il sait les éviter et laisser l’autre, l’ennemi , s’y engouffrer. La technique de la terre brûlée est très utilisée, elle est l’arme ultime des rastafaris, elle consiste à vaincre l’ennemi en le conduisant plus loin, plus profondément dans la nature, là où il n’a plus pied, là ou ses forces artificielles ne valent plus rien. Rien du tout.

Countryman est une critique féroce du fonctionnement des autorités jamaicaines, et par extension, de toutes les autorités du monde. Est décrite une police manipulatrice qui intrumentalise la population en la corrompant ; une police dont l’efficacité est uniquement basée sur l’usage de la violence. Est décrite une société divisée par le matérialisme occidental, babylonien, un matérialisme qui poussent les uns à trahir les autres.

Alors que sont prêts à faire les gens pour 5000 $ jamaicains ? Tout. Ils sont prêts à tout faire. Surtout le pire.

« Everyday is a fishing day but not everyday is a catching day »

Le rastafari est la philosophie de l’humilité. Il ne faut jamais trop demander à la nature. Il faut accepter ce qu’elle veut bien vous donner. Car elle est le reflet de forces naturelles supérieures, de forces mystiques qui vous connaissent intimement et qui savent où se situe votre bien. Countryman le pêcheur se définit comme « pauvre », mais l’on pourrait très bien remplacer ce mot par « simple ». Il vit simplement, sans rien demander à personne, il vit naturellement. La corruption de Babylon n’a pas de place dans sa vie.

Si j’avais une critique à formuler, je dirais que je n’ai pas trop aimé le côté gentil noir qui risque sa propre vie pour sauver celle du blanc. Mais justement, ce qui est génial chez ce personnage, c’est son amour pour autrui, son amitié désintéressée, il ne demande rien aux blancs, il ne veut ni argent, ni médaille, il donne pour donner. Il ne demande qu’une chose : pouvoir continuer sa vie comme il l’entend.

Countryman est dédié à la musique de Bob Marley qui constitue une bonne partie de la bande son, avec des joyaux inoubliables comme Natural Mystic, Pass It On, 3 O’Clock Roadblock, Rastman chant…

Vendredi 3 Mai chez une amie

Publié dans Ma vie le mai 3, 2008 par kebina

Mon amie en foulard (qui lui va d’ailleurs superbement bien) entrain de natter les cheveux d’une autre amie à moi en vue d’un tissage je pense.

Yesterday (2004)

Publié dans Critiques de films avec des tags, , , le mai 3, 2008 par kebina

Ma note : 9,5/10

Réalisateur : Darrell James Roodt
Avec Leleti Khumalo dans le rôle de Yesterday

Le film porte le nom de son personnage principal : une jeune femme vivant dans un petit village sud africain avec sa fille, pendant que son mari travaille en ville dans une usine. Le village est pauvre mais il ne manque pas de vie, de rire, d’amour, et de soutien dans les tâches quotidiennes. Oui ça rappelle n’importe quel village d’Afrique…

Seulement, il fallait un problème, vous savez, l’éternel élément perturbateur qui fait d’un film un film. Ici , c’est la maladie de Yesterday. Elle est atteinte du Sida. C’est son mari qui le lui a transmis sans même le savoir. Mais quand elle va le lui annoncer en ville, il ne comprend pas. Ou plutôt, il préfère ne pas comprendre et la bat sauvagemment. Pourtant, pour sa fille, Yesterday trouvera la force mentale nécessaire pour résister à ce virus destructeur, parce qu’elle s’est promise une chose, et une seule : assister au premier jour d’école de sa fille.

L’histoire est touchante. Terriblement touchante.

Le film est réalisé avec un savoir faire extraordinaire. On peut facilement parler de chef d’oeuvre : Tout d’abord parce que le film est en Zulu, une langue qui respire l’afrique, ses joies, ses mouvements. Mais aussi parce que le thème du Sida est abordé d’une façon réaliste et minimaliste qui justement nous permet de mieux comprendre les ravages de cette maladie – autant sur le plan mental et social, que sur le plan économique et politique – que n’importe quel documentaire. On se déplace de la globalité propre au documentaire pour aller vers l’intimité propre à l’art, mais sans que cette perspective intimiste ne devienne réductrice : on nous rappelle qu’il s’agit d’un cas sur tant d’autres. D’ailleurs toutes les réactions des personnages du film face à cette maladie sont liées à quelque chose de plus global, on sent le chaos social qu’est le Sida en Afrique, on sent l’ignorance, la peur, la lâcheté des gens.

Yesterday est aussi l’histoire d’un courage, d’un courage qui s’impose à la fatalité.

C’est l’histoire d’une amitié entre 2 femmes, d’une entraide à l’africaine.

C’est l’histoire d’une femme noire et forte qui fera comprendre à son homme pourquoi il a eu raison de l’épouser…

C’est l’histoire d’une mère et de son amour infini pour son enfant qui la fera tenir jusqu’au bout, tenir contre tout un village qui la rejette à cause de sa maladie. Pourquoi ? Parce qu’ils ont peur de mourir. Chacun luttant ainsi pour la vie – la plupart avec lâcheté, d’autres avec résignation, et une personne , une seule, Yesterday, arrive à lutter avec courage, parce qu’elle l’a décidé, et uniquement pour cela.

Yesterday. Parce que l’Afrique ne peut se construire sans le passé, parce qu’il n’y a pas de bon enfant sans bonne mère…


Famou - 1er Jet

Publié dans Mes écrits avec des tags, , , le mai 1, 2008 par kebina

Famou était un type spécial, diraient certains. Mais alors, nous dirions qu’il était d’une spécialité somme toute assez… typique. Il venait de la région des savanes, au nord ouest de la Côte d’Ivoire. « Le grand nord…» comme il aimait à le dire à quiconque voulait en savoir un peu plus, sur ses… savanes.

Ça faisait bien longtemps qu’il vivait en Europe, Famou. Mais il l’aimait pas, l’Europe. En fait, il la détestait l’Europe, il la supportait plus l’Europe, il la vomissait « cette Europe ». Son truc à lui, c’était Orchestra Baobab. De la musique cubaine à la sauce ouest africaine. Il pouvait danser là d’ssus pendant des heures quand il revenait du boulot, et cela avant même d’avoir mangé, en fait toujours avant d’avoir mangé. Il l’aimait « creuse » la musique. Et puis il aimait « rentrer dans les sons à la façon d’une plume de poulet bicyclette », comme il le disait. Alors non, il ne pouvait pas se bourrer de bouffe avant ! L’orchestra c’était à jeun que ça se prenait. Et oh qu’il en prenait ! Il positionnait bien son corps maigrichon sur le carrelage frais et il « étirait ses vieux os » (il avait 56 ans). Et il chantait. Il chantait il chantait. Parfois il chantait en yaourt, parfois il chantait Coumba. Coumba. Son amour de Coumba.

Coumba Coumba tu as changé de couleur
Coumba Coumba la mer n’est plus bleue pour toi

Ah qu’il fatiguait tout le monde avec sa Coumba ! Et personne ne pouvait même en rire ! « Vous n’avez pas le droit », disait-il. Et il était sérieux. On n’y touche, à Coumba.

A part l’Orchestra, Famou aimait les livres. Il en avait toute une collection. Il y en avait partout dans l’appart. Il en achetait une dizaine par mois. Le salon en était bourré ! Il y avait du Cheikh Amidou Kane, de l’Alex Hailey, de l’Ann Petry, de l’Ahmadou Koné, de l’Aminata Sow Fall, du James Baldwin, du Hampaté Bâ, de l’Aimé Césaire, du Théophile Obenga, de l’Aminata Traoré, du Djibril Tamsir Niane, du Cheikh Anta Diop, du Boubacar-Boris Diop, du David Diop, du Koffi Kwahulé, du Veronique Tadjo, de l’Ama Ata Aidoo, du Mariama Bâ, du Mongo Bêti, du Marcus Garvey, du Bernard Dadié, du Walter Rodney, du Chinua Achebe, de l’Ama Mazama, de l’Ahmadou Kourouma, du Carolyn Cooper, du Toni Morisson, de l’Ousmane Sembène, et l’on se perdrait à tous les citer ! Cependant il n’en lisait jamais plus d’un par mois, et rarement intégralement. Pourtant c’était un rituel chez lui, l’achat des bouquins. Il était pas lecteur, il était bouquiniste. Bouquiniste : tout un art chez lui : Il revenait souvent à l’appartement, après le boulot, avec quelques nouveaux bouquins, et s’asseyait alors à la table à manger. Sur la table étaient posés une grosse carafe de Bandji, et des verres, de gros verres. Mais c’était pas pour lui. Il buvait pas Famou. Il comprenait pas ça, disait-il.

Famou sortait alors un livre du sachet de course, le posait sur la table, se détournait l’espace de quelques secondes, le sourire aux lèvres, les yeux clignotants, puis revenait à lui, reprenait le livre entre les mains, ouvrait grand les yeux, et regardait la couverture, il regardait la couverture comme s’il voulait s’y perdre, comme s’il s’y était déjà perdu. A le voir si hypnotisé par une foutue couverture de bouquin, c’était comme avoir Miles Davis et son orchestre nous jouant Bitches Brew. Car c’était bien du Bitches Brew qui se passait entre Famou et la couverture : il semblait entrer dans l’image. C’était comme s’il creusait, comme s’il fouillait en elle. Encore et encore. Toujours plus profondément, toujours plus totalement. Au bout de quelques minutes, les larmes lui montaient irrémédiablement aux yeux. Des yeux aveuglés par le voyage, par le détour. Nous n’avions jamais rien vu de semblable chez personne avant de le connaître. Et c’était son plaisir ça. C’était notre plaisir aussi. Quand il remettait le bouquin sur la table, nous étions tous extenués. Tout comme lui. La boisson fait la vie. Alors les verres se remplissaient à nouveau de Bandji. Et tout le monde se laissait soûler. Soûler de Famou. Il parlait beaucoup dans ces moments là, il n’arrêtait pas, il était heureux. Nous l’étions aussi. Nous l’étions toujours avec Famou. Surtout quand il ouvrait enfin le livre. Mais ce n’était jamais le même jour que celui de la couverture. A chaque jour son plaisir. Mais quand ça arrivait, nous étions là pour le voir. Il lisait rapidement un peu de la première page du livre, puis la laissait comme ça, inachevée, en attente de lui, et allait en découvrir d’autres, peut-être des plus vertes, des plus fertiles, et quand il tombait sur une page qui l’emballait vraiment, il s’y tenait, il s’y attelait, il la parcourait respectueusement, amoureusement : il posait ses grands doigts rugueux sur elle, ses doigts descendaient sur la page en dessinant d’imaginaires courbes arrondies. Peut-être était-ce la hanche de Coumba comme il l’imaginait. Peut-être était-ce autre chose. Toujours est-il que cela faisait qu’il ne lisait pas les lignes de mots en entier, toutes celles qui sortaient des courbes qu’il avait tracé ne comptaient pas pour lui.

Parfois il cornait la page quelques instants, le temps d’aller se chercher une orange dans la cuisine. Puis il revenait, reprenait sa page, et croquait dans l’orange sans l’avoir épluchée auparavant ! (Il disait que c’était pour mieux sentir « la chose »). Souvent le jus de l’orange coulait un peu sur son menton, il le nettoyait alors d’un revers de la main. Nous adorions le regarder. Nous aurions pu passer notre vie commune à le faire. Nous le regardions et nous buvions. Nous n’avons jamais autant bu de ce vin qu’en face de Famou. Mais à y penser à deux fois, étions nous vraiment soûls comme on l’entend généralement ? Probablement pas. Si nous étions soûls de quoi que ce soit, c’était d’insatiabilité : nous en redemandions toujours encore. Nous en voulions toujours plus. Nous étions bien. Nous étions infiniment bien.

Parfois aussi, il cornait la page le temps d’aller parcourir sa collection d’albums de musique, présente sur l’étagère. [L o n g temps]. Quand il ouvrait la porte de l’étagère, c’étaient des couleurs qu’on voyait d’abord, pleins de couleurs, des centaines, des milliers de couleurs éparpillées tout partout, qui se révélaient telles les fleurs printanières. Les dégradés de jaune, violet, orange vous éclaboussaient au visage en lignes diagonales. C’était une sorte de very last trip avant la fin de la nuit : l’ultime cloche de l’infini Minuit. Et ohh qu’il y en avait de belles choses là d’dans ! Tous les sentimentaux : Otis Redding, Farka Touré, Al Green, Ismael Isaac. Il n’écoutait que la musique faite par les hommes « car ils ne parlent jamais que de femmes et ce sont les mieux placés pour le faire », expliquait-il. C’était un autre monde cette étagère. Un monde où toutes les voix nègres se rencontrent et voguent aux mêmes espoirs. Qui a parlé de pouvoir musical ? Sans même évoquer l’accueil qu’on recevait ! Ça semblait bouger, vibrer, chauffer là-dedans… ça aurait pu vous tourner, vous retourner, et vous recréer comme de l’huile chaude ! C’était un monde moins brumeux, moins stressant, moins réel. Mais tellement plus dangereux, plus violent aussi. Un monde virtuel bourré d’adrénaline et de rêves éclatés.

D’ailleurs la plus belle musique que nous avons écouté, nous l’avons écoutée avec Famou, et pas seulement celle des artistes cités. Non, c’était bien TOUTE la belle musique que l’étagère consentait à expulser. La musique n’avait pas besoin d’être physiquement là. Il nous suffisait de jeter un coup d’œil aux vieilles pochettes de disques de Famou, et tout nous revenait dans la voix de Redding, de Touré, de Green, d’Isaac. Les plus beaux swings, les plus beaux funks. Oui. C’était bel et bien toute la passion incendiaire du groove qui nous prenait. Et c’était fabuleux ! Chacun d’eux parlait le monde, parlait pour tout le monde.
La voix d’Al Green par exemple – toute pareille à l’encens que font brûler nos mères, cette voix qui semble contenir toute la chaleur, tout le ravissement du monde, et qui vous tient en si bonne compagnie dans ces jours solitaires d’hiver où les vôtres vous manquent tant – invitait l’autre au bal, l’autre Divin Vocal, Marvin’. La voix de Marvin’. Voix qui coule dans les oreilles comme un miel d’ébène, subtilement fruité, et puis qui vient vous regarder, qui vous regarde bien dans les yeux, et chante pour vous, et seulement pour vous, vous tous, posés là, terrassés, inertes. Ces deux voix convolaient, elles convolaient furieusement et nous le savions.

Et Isaac alors. Nous voyions la pochette et immédiatement après, nous le voyions lui. Ismaël. Sur la piste. Ne faisant plus qu’un avec son micro, et son corps, son corps vivant, son corps mutilé, son corps toujours debout, son corps nègre. Le corps nègre ne parle jamais pour ne rien dire vous savez. Demandez à une chanteuse de Gospel, elle vous le dira. Qu’elle y croit ou pas à son Jésus, nous y croyons à sa voix. Regardez-la se perdre dans la voix, dans le sublime excès de beauté, regardez la rugir, supplier, rugir, supplier, rugir, et rire. Elle sait prendre la souffrance nègre au plus bas d’elle-même, et sait la muer en cette espèce d’art parfait. Regardez là. Regardez là bien.

Avec Touré, c’était encore une autre affaire. Il ne vous invitait pas seulement à la musique. Il décrivait des paysages, des atmosphères. Il connaissait l’histoire, et il savait vous la raconter, c’était un Djeli le Touré, un Djeli noble. Avec lui nous avons connu les déserts enivrants, les dessous de palmiers, le thé dans les petits verres, les rires des enfants nus aux teints lumineux, les danses effrénées des femmes-mères, les soleils profonds, les vents frais. Nous l’avons vu et nous avons aussi vu Baaba Maal, et nous avons aussi vu Ismael Lo. Ils étaient tous là, ces Djelis éternels. Ils chantaient, ils contaient. C’était leur vie ça ! Ce fut la notre aussi.

Ces hommes là nous accompagnaient vraiment tous. Redding surtout. On fermera l’étagère avec lui. C’est 2001 à nouveau. Hollywood projette Ali. Nous sommes dans la voiture avec Ali, Mohamed Ali. La radio annonce la sentence. Il est mort. Malcom. Il est mort. Malcom est mort. Salement mort. Malcom est mort. Voilà. Voilà ce qui vient d’arriver. Et là, si vous vous souvenez bien, on entend le tube, le tube nègre par excellence, A Change is gonna come. Qui l’a chanté cette fois ? dans ce film ? Nous le savons pas. Nous le savons plus. Nous ne voyons qu’Otis. Otis le micro à la main. Pris de douleur positive, un Isaac un peu plus vieux, un peu plus légendaire. Otis chante mais qui va le croire ? Nous n’y croyons pas à son message. Qui va y croire ? Nous, nous avons cessé d’y croire. C’est d’ailleurs pour ça que nous l’aimons ce tube. Parce que personne n’y croit. Nous l’aimons violemment ce tube nègre. Et plus encore, nous aimons Otis, Otis qui ment, mais qui ment si bien, si fort, tellement fort, que finalement… pourquoi pas ?

Puis Famou repartait vers son livre. Il le feuilletait encore, ses yeux se baissant, puis se relevant au rythme effréné des courbes. A le voir si accaparé, nous faisions de même. Et si nous ne savions pas toujours ce qu’il lisait, nous avions toujours une idée de ce qu’il y avait à y entendre. Alors nous plongions une dernière fois dans les restes sonores de Marvin, de Touré. Nous plongions dans Erdi… nous plongions dans When Did You Stop Loving Me, When Did I Stop Loving You…On s’y perd mais on y gagne tout… Marvin’… nous abusions de sa voix, nous abusions de son groove… Les odeurs d’orange et de vin de palme avaient infusé l’air. Et les pages tournaient, tournaient vite, avec un bruit digne du dernier bon funk festival. Un funk qui fait suer, suer, suer… on danse approximativement, on étouffe de chaleur, mais rien ne nous arrête jamais… Famou puisait tout ce qu’il y avait à puiser dans ces pages. Il pêchait le Blues Famoudou. Il allait bien au fond des pages, de la musique, bien dans le sous sol, et il le pêchait le Blues. Il avait la main faite pour ça. La grande main rêche au noir presque bleu ; bleu comme la mer assassine, bleu comme le ciel haut, trop haut. La main nègre. Il avait la main nègre. Il sortait toujours du fond avec des trésors. Famou n’était que trésor. Alors nous le laissions faire. Nous avions Touré pour nous de toute façon. Nous avions le Djeli noble. Sa guitare aspirait toute notre énergie. Tout notre moi. Erdi nous a rendus fous. Complètement fous.
Puis Famou refermait le livre. Il allait au balcon. Allumait une cigarette. Et regardait loin, loin devant lui. Bien trop loin pour nous.

T o u s l e s j o u r s, Famou allait au travail, comme tout le monde. Lui demander comment se passaient ses journées ne faisait jamais que l’irriter. C’était du travail, un point c’est tout ! Tous les aspects humain, relationnel, sentimental, enfin tout c’que vous voulez, ne l’intéressaient guère. « C’est du travail ! », répétait-il. Ça payait les livres et le papier cul et ça aidait la famille au pays. Voilà toute l’affaire. Fallait pas chercher midi à quatorze heures. Mais nous savions bien qu’il détestait son travail. D’ailleurs qui ne déteste pas son travail ? Après 8 heures par jour, 40 heures par semaine, 160 heures par mois, 1720 heures par an [- quelques heures de vacances], y a bien assez de raison pour le détester son travail ! Alors oui il le détestait. Il le détestait t o u s l e s j o u r s.

T o u s l e s j o u r s il lui fallait affronter ce sacré temps défavorable, ce temps qui ne l’aimait pas. Ce temps anti-nègre. La neige dégueulait, elle se dispersait dans l’air comme une profusion d’insectes. Il la sentait sur son visage. Il la sentait sur ses habits. Il la sentait sous ses pieds. Elle était partout. Aussitôt tombée, elle s’infiltrait dans le décor de la rue. Rien ne lui échappait. Elle était totale. Mais sans vie. Elle ne sentait rien. Elle ne ressemblait pas à grand chose non plus. En fait, elle ne ressemblait à rien du tout. Elle n’était que blanche et affreusement pâle. Eux aimaient la neige pourtant. C’est ce qu’ils lui disaient, t o u s l e s j o u r s. Il ne les comprenait pas. Non il ne pouvait pas les comprendre. Il n’essayait même pas d’ailleurs. Il se souvenait des enfants qui t o u s l e s j o u r s jouaient au foot au milieu de la route, parce qu’il n’y avait pas d’aire de jeu pour eux, il se souvenait de leurs cris, de leurs mouvements, de leurs petits shorts déchirés, de leurs ventres en l’air, des corps en sueur, des corps qui se dégageaient rapidement du terrain improvisé quand klaxonnaient les automobilistes pressés mais compréhensifs. Il s’en souvenait car il était là avec eux. Il se souvenait encore de la poussière sur sa peau, de ses pieds déchaussés et sales. Il se souvenait de lui à terre, légèrement égratigné, les autres enfants se ruant autour de lui pour voir si tout allait bien. Il se souvenait de Coumba arrivant à son secours. Le sourire aux lèvres, les longues tresses fines à la tête, la démarche nonchalante et volontaire. Coumba qui venait à son secours dans le soleil brûlant… Alors non, il ne pouvait pas les comprendre ! Il ne voulait même pas essayer. C’était absolument impossible. Mais parfois, il essayait de se défaire de tout ça, de ces rues inodores, il essayait de se rappeler du parfum de Coumba, de son parfum lourd et musqué. Mais le temps était plus rapide ; le froid envahissait son nez et altérait ses fonctions olfactives. Puis le laissait comme ça, rigide, immobile. Bon nègre.

T o u s l e s j o u r s, malgré tout, il faisait la route avec Coumba. Mais personne parmi eux n’aimait vraiment Coumba. Ils la regardaient mal. Ils lui crachaient au visage. Les hommes mais surtout leurs femmes. Ils déchiraient son beau pagne wax. Ils les entendaient se moquer de ses belles formes, de son beau bassin, de ses belles fesses. Alors, il était obligé de la ranger bien au fond de lui, bien au fond de son être, dans son sous être même, à l’aide de sa main nègre, pour être ainsi le seul à la voir, le seul à l’entendre, le seul à pouvoir lui murmurer son amour tous bas, discrètement, en secret. Parfois même il s’imaginait la revoir un jour. Mais l’avait-il jamais vue ? vraiment vue ? vraiment connue ? N’était-elle plus au fond qu’un songe, qu’une vieille chanson populaire dont il avait du mal à se défaire ? Non bien sûr que non ! Il y croyait à Coumba ! Elle était bien réelle ! Si réelle à ses yeux… Et si belle… Et il savait qu’un jour, oui un jour, il lui appartiendrait tout entier, comme elle lui appartiendrait tout entière. La lentille n’est faite au fond que pour épouser l’iris… rien que pour ça…

Famoudou n’est pas revenu à la maison. Nous l’attendions pourtant ce jour là. Nous l’attendions t o u s l e s j o u r s. Pourquoi a t-il fait ça ? A t-il senti le danger ? Coumba était-elle en danger ? A t-il voulu la secourir ?
Famou s’est fracassé le crâne contre le pare brise d’une voiture. Il dégoulinait de sang quand la police est arrivée. Ils ont dit qu’il était mort par acte de suicide désespéré. Nous leur avons alors dit que nous ne croyions pas à leurs visions. Mort d’accord. Suicide, certainement pas. C’était si étranger de notre Famoudou. Nous avons évoqué Coumba pour le défendre, nous leur avons expliqué qui elle était, ce qu’elle avait fait pour Famou, leur lien, leur amour. Nous avons même parlé de la main nègre pour qu’ils comprennent mieux. Ils ont juste rit. Ils ont rit ils ont rit. Ils n’ont pas arrêté de rire. Ils doivent encore rire au moment où nous écrivons.

C’est l’histoire de Famou qu’on a voulu vous conter. Les Américains auraient appeler ça « The Rise and Fall of Famoudou Kouyaté the African ». Les Américains ont beaucoup d’humour. C’est d’ailleurs leur plus grand crime.

Nous – car il s’agit bien de nous – voulions parler de Famou, de notre Famou. Raconter comment il nous fit vivre, oui raconter comment Famoudou Kouyaté nous fit bel et bien vivre.

Jako Baye

Publié dans C'est ça qui est la vérité avec des tags, , , le mai 1, 2008 par kebina

Ce blog est mon exutoire. Mon espace à moi, pour dire, pour écrire, pour montrer. Écrits, photos, opinions sur l’art, revendications, mon quotidien, tout y passera. Tout. La seule constance sera toujours mon amour infini pour l’Afrique - ma mère, ma terre, ma raison de vivre.

En langue mandingue, Jako Baye signifie le grand évènement, la célébration…Je veux célébrer les valeurs de mon continent, ses richesses ; je veux célébrer ma race, la race nègre, laisser sortir mon “nègre fondamental” comme disait Feu Aimé Césaire. Je veux rire, je veux jouir de tout, mais je veux aussi réfléchir, dire le vrai que personne ne souhaite entendre, je veux rappeler à l’autre ce qu’il est, son histoire, sa culture trop souvent humiliée et réduite à de l’exotisme sauvage, je veux hurler - même si je dois être la seule à le faire - jusqu’à ce qu’on m’entende. Mais surtout, je veux être le porte parole de la vie, celle des miens, aussi complexe soit-elle. Et c’est à eux que je veux parler. À eux et à eux d’abord.